
You only see what your eyes want to see
How can life be
What you want it to be ?
Madonna, Frozen
La porte métallique s’ouvre sur une sorte de véranda, dont le verre semble couvert de buée. On entrevoit à peine une ville, en pleine nuit. Lorsque tu te penches pour mieux voir, tu te sens passer au travers de la vitre, sans qu’elle t’oppose la moindre résistance.
Tu te retrouves sur le toit d’un immeuble, dans une ville inconnue. Tu reconnais le panorama de la véranda. Tu regardes derrière toi : aucune trace de la porte, ni de la baie vitrée. Juste un amoncellement de ferraille rouillée, et le dos d’un panneau publicitaire mal éclairé. Les immeubles scintillent tristement dans l’obscurité. Il pleut légèrement, et un vent glacé fouette ton visage par intermittence. Un hélicoptère tourne un peu plus loin, et parcourt du faisceau de son projecteur les avenues presque désertes.
A la lueur des vieux spots, tu aperçois un homme qui te tourne le dos, à l’autre bout du toit. Il porte un long imperméable noir. Avant que tu aies dit un mot, et sans qu’il se retourne, tu entends sa voix grave s’élever par-dessus le vent et la pluie fine.
- Je t’attendais. Tu es un peu en retard.
Tu me cherchais, n’est-ce pas.
Bien. Tu veux connaître la Vérité.
Tu veux comprendre où, et comment, et pourquoi tu vis. Tu veux comprendre ce qui se passe en toi, et autour de toi.
Sache que, si je te l’apprends, plus rien ne sera comme avant, sache que tu ne pourras plus vivre de la même manière, que le monde va changer sous tes yeux. Es-tu prêt à tout abandonner pour le Savoir ? Vraiment ?
Ses mains se sont croisées dans son dos. Elles se serrent. Il regarde à gauche, puis à droite. Tu gardes le silence.
Il inspire profondément.
- C’est ta dernière chance d’échapper à la Vérité. Si tu crains ce que tu vas apprendre, fuis, l’escalier te mènera où tu voudras qu’il t’emmène…
D’un mouvement vague, il te désigne une porte rouillée entrouverte. Tu ne bouges pas.
Il se penche par-dessus le parapet de béton.
- Je sais ce qui t’a amené jusqu’ici, même si tu l’ignores toi-même. Et je vais enfin répondre aux questions que tu te poses.
Depuis longtemps, tu sais que tu n’es pas tout à fait comme les autres. Tu le sens. Tu sens quelque chose qui te dépasse, en toi et autour de toi. Tu t’es parfois interrogé sur ces coïncidences qui jouaient en ta faveur, ces circonstances qui te venaient en aide quand tu en avais besoin. Tu pourrais en trouver maints exemples. Chaque fois, tu as senti que quelque chose s’était passé, sans pouvoir identifier précisément quoi. Nous avons tous connu cela. Il est temps que tu comprennes.
L’homme se retourne vivement. Il doit avoir une quarantaine d’années, bien que tu ne parviennes à confirmer cette impression.
- Sache, mon jeune ami, que tout ce que tu vois n’est que ce que tu veux qu’il soit. Tout. Sans exception.
Sache que tout est vrai, pourvu qu’on y croie.
Sache que tu peux tout changer, si tu en as la volonté.
Sache que tout t’es possible, qu’aucune autre limite ne t’es imposée que celle de ta propre intelligence.
Sache que la science n’est rien que l’apparence d’une dictature cachée, contre laquelle nous luttons tous les jours.
Sache que les ennemis que tu devras affronter sont plus terrifiants que tout ceux que tu aurais pu imaginer dans tes pires cauchemars.
Sache qu’ils te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.
Sache qu’ils te surveillent depuis ta naissance.
Sache qu’ils te veulent dans leur camp, ou mort.
Il s’interrompt, guettant chez toi une réaction. Il reprend :
- La magie. Oui, tu crois savoir ce que c’est. Des chapeaux, des lapins, des colombes, des cartes et des foulards…
Stupidités, mensonges, illusions ! Poudre aux yeux pour occuper les gens, les distraire, leur cacher la Vérité. Pour qu’ils Dorment à poings fermés.
Non, moi, je te propose mieux, beaucoup mieux, infiniment mieux : la magye. La vraie. Celle par laquelle tout peut arriver. Celle qui met le monde entre tes mains, et te demande de le façonner.
Suis-moi sur cette voie, et tu ne seras pas déçu, ni des surprises que tu découvriras en chemin, ni de la difficulté de l’entreprise.
Une pause. D’un coup de menton, il désigne l’hélicoptère, qui tourne toujours au-dessus de vos têtes et du quartier assoupi.
- Regarde cet oiseau de malheur. Regarde le vrai visage de la Technocratie. Contemple le métal qui la fait, admire sa puissance. Ils rôdent, surveillent, scrutent le moindre recoin. Le monde est entre leurs mains. Il n’est pas un gouvernement qu’ils ne manipulent, pas un événement qu’ils n’aient programmé. Même les soi-disant progrès scientifiques sont des jouets déjà dépassés, qu’ils octroient selon son bon vouloir.
Nous, les héritiers des Traditions, nous voulons empêcher le monde de sombrer complètement sous la dictature technomancienne. Nous voulons tirer l’Humanité d’un tel asservissement.
Ils nous font payer cher notre résistance. De nombreux compagnons ont payé de leur vie leur soif de liberté.
A l’heure qu’il est, ils nous cherchent sans doute, ou un de nos compagnons.
Il observe une pause, visiblement en mémoire de ses confrères tombés au combat. Il poursuit :
- Mais ils ne sont pas nos seuls ennemis.
Les Maraudeurs menacent aussi la Tellurie.
Ceux-là furent un jour des mages, mais ils se sont emportés dans leur soif de liberté, jusqu’à la folie. Ils souhaitent le retour de l’Age Mythique, où la magie était tout à fait libre. Ils veulent le chaos absolu. Leur idéal est aussi perverti que celui de la Technocratie.
Mais les Nephandi sont plus vils encore. Ils se sont vendus au Mal et ne désirent rien plus que la destruction complète de toute la Tellurie. On dit qu’ils sont les serviteurs du Ver.
L’hélicoptère, qui s’était éloigné un instant, revient vers vous. Le faisceau aveuglant balaye le toit l’espace d’une seconde. L’homme se tait. Il se tourne vers l’insecte métallique, et serre les poings. Les spots du panneau publicitaire grésillent légèrement, et leur intensité diminue. Au même moment, un arc électrique parcourt le rotor, qui explose immédiatement. La carcasse en flammes tombe en tournoyant entre les immeubles. Elle finit sa course sur un petit parc désert, dans une boule de feu et de fumée. Plus rien ne bouge, hormis les flammes qui dévorent les restes de l’appareil et de ses occupants.
- Apprends aussi que le hasard n’existe pas.
C’est le mot des Dormeurs pour nommer la magye.
Un temps.
- Ta vie ne fait que commencer. Tu viens seulement de naître.
Bienvenue dans le monde réel.
Bienvenue dans le monde de MAGE.